samedi 25 février 2017

[Livre] La Désobéissante de Jennifer Murzeau

Robert Laffont - 5 janvier 2017
270 pages

Paris, 2050. Bulle découvre, catastrophée, qu'elle est enceinte. Autour d'elle, le monde est un naufrage. Sous des dômes, les plus riches se calfeutrent, ignorant les misérables qui se débattent au-dehors, rendus inutiles par l'automatisation. Le chômage a atteint 70%, la violence envahit les rues. Les plus dociles gobent leur Exilnox, les yeux voilés par des implants connectés. Sur les holordis, les murs, partout, brillent les pubs et les flashs info anxiogènes. Alors un enfant, là-dedans... Pourtant le garder, c'est refuser de se résigner. Avec une poignée de hackers, Bulle choisit la lutte.
C'est bien de notre époque dont il est question dans ce roman. Aussi acide et apocalyptique que lumineux et optimiste, il est une célébration du libre arbitre.
(Source : Robert Laffont)

14/20

La Désobéissante est une dystopie à la française, un roman d'anticipation qui prend racine dans notre capitale parisienne pour nous exposer (et dénoncer) des sujets pourtant universels. Et surtout, des sujets très actuels.

Jennifer Murzeau n'y va en effet pas par quatre chemins pour nous présenter ce Paris futuriste dans lequel la société entière n'est plus qu'un amalgame d’injustices, d'inégalités sociales, de désespoir, de violence et d'incertitudes. On imagine sans mal l'atmosphère ultra-polluée, les sans domiciles qui jonchent les rues, la mort qui sévit partout à coup d'agressions ou d'actes terroristes, la difficulté de survivre dans un système qui n'a quasiment plus rien d'humains. Il est à la fois fascinant de contempler ce futur hypothétique dans le confort de notre monde actuel, et terrifiant de réaliser qu'il est déjà possible de trouver des prémices de toutes ces choses horribles dès aujourd'hui. Il n'y a pas à dire, le roman de Jennifer Murzeau est plus proche de notre actualité que l'on peut le croire au départ.
« On clique, on se repaît de l’horreur, on se paye des frissons qui laissent sans voix et sans volonté, qui n’autorisent que l’émotion ou l’effroi. Pas d’analyse, jamais. Mais des flashs, des alertes, des urgences, tout un tas d’injonctions qui obligent l’attention et détournent la réflexion.Vendre l’apocalypse, plutôt que penser la renaissance. »
C'est dans cette époque en perdition que vit notre Désobéissante. Bulle est une jeune femme a priori tout ce qu'il y a de plus banale, si ce n'est qu'elle a la chance (ou la malchance ?) de travailler et de gagner sa vie. Elle a conscience des horreurs de son monde, de ses injustices et se contente de survivre dans son quotidien robotisé et pollué. Jusqu'au jour où elle apprend qu'elle attend un enfant. La grossesse de Bulle devient alors le déclic, l'instant de cassure amené par toutes les questions qui surviennent avec la venue de cet enfant : comment accueillir un enfant dans un tel monde, comment vouloir faire subir à un petit être de telles atrocités ?
Bulle le décide alors, la seule façon de s'en sortir, et de se rebeller, de ne plus plier l'échine et d'avancer.
« "Je suis un vieil homme, mademoiselle. Un vieil hommes las, et aigri, n'ayons pas peur des mots, alors je peine à me projeter dans une mouvance révolutionnaire. Mais je sais que certains n'ont pas tout à fait renoncé." »
S'il y a évidemment quelque chose de fascinant dans la Désobéissante, c'est l’aperçu de ce futur hypothétique. Celui qui frôle la science-fiction avec ses avancées technologiques, ses grands dômes de verre qui parsèment la capitale, ses métros version 2.0, ses unités robotiques qui parcourent les rues. Et celui que l'on pense improbable mais qui nous rappelle à force de détails vers quoi notre monde pourrait facilement tendre si nous ne réagissons pas. La dénonciation de l'auteur combine tour à tour le réchauffement climatique, les inégalités, le pouvoir des industries et de leur lobbies, la soumission passive, autant d'éléments déjà ancrés dans notre actualité et dont j'ai adoré voir les dérives décrites et imaginés. Pourtant, cet élément qui m'a tellement plu, est également celui qui m'a le plus dérangé. La Désobéissante et un roman assez court, (seulement 270 pages), l'auteur va souvent droit au but et use donc de caricatures et clichés assez incisifs et d'un ton très vindicatif qui m'ont parfois semblé très froid, plus proche de la simple dénonciation que tu ressentis des personnages. Pour dire les choses clairement : pour moi, ça manquait parfois clairement d'émotions et de poésie. Je n'ai pas toujours réussi à être touchée par les personnages et ce qu'ils endurent, par leurs difficultés, leurs rêves de changements et d'avenir meilleur. Je n'ai pas entièrement réussi à m'investir dans cette histoire par laquelle j'aurais aimé me sentir totalement concernée.

Reste à ce nouveau roman de Jennifer Murzeau sa force dénonciatrice, sa grande actualité qui en fait un livre dans l'air du temps et sa capacité à nous faire croire, et espérer, que dans le pire à venir, il pourra aussi y avoir de l'espoir et des solutions pour s'en sortir.



vendredi 6 janvier 2017

[Livre] Quelques minutes après minuit de Patrick Ness

Gallimard, Folio Junior - 21 novembre 2016
208 pages
Sortie originale : 11 mai 2011
Titre Vo : A Monster Calls

Depuis que sa mère est malade, Conor, treize ans, redoute la nuit et ses cauchemars.
Chaque fois, quelques minutes après minuit, un monstre apparaît sous la forme d'un arbre gigantesque qui apporte avec lui l'obscurité, le vent, les cris.
Le monstre vient chercher quelque chose de très ancien et de sauvage.
Il veut connaître la vérité...
(Source : Gallimard)

17/20

Quelques minutes après minuit fut, le temps de quelques jours (le temps de lire le livre juste avant d'aller voir l'avant-première de son adaptation par Juan Antonia Bayona au cinéma), une vraie bouffée d'oxygène à la fois libératrice et bouleversante.
« Mais qu'est ce qu'un rêve Conor O'Malley ? dit le monstre en se penchant pour rapprocher son visage de celui du garçon. Qui peut dire que ce n'est pas tout le reste qui est un rêve ? »
La vie de Connor n'a rien de rose, on le comprend dès le début de son histoire lorsque, dès les premières pages, on se retrouve face au constat de la maladie de sa mère. Malgré tout, le ton reste assez enfantin au départ, on est après tout dans la tête d'une jeune garçon de treize ans. Ce n'est que progressivement que l'aspect très sombre du roman s'infiltre dans le ton du récit. On se retrouve alors face à ce petit bout d'homme pris au dépourvu, plaqué au sol par des évidences qu'il ne parvient pas à accepter, embarqué dans une spirale dont il ne parvient plus à s'échapper. Pour Connor, la solution à cette avalanche qui vient bouleverser son univers est le Monstre. Il apparaît toutes les nuits à 00:07 pile et lui affirme qu'il a trois histoires à lui raconter avant que ce soit au tour de Connor de lui raconter sa propre histoire.
« Les histoires sont les choses les plus sauvages de toutes, gronda-t-il. Les histoires chassent et griffent et mordent. »
Sous le couvert du fantastique, Patrick Ness nous raconte l'histoire de l'acceptation, de la vérité et de ses conséquences. On se retrouve entraîné dans les colères, les peurs et l'impuissance de ce jeune garçon qui ne  parvient plus à garder pieds dans les événements qui s’enchaînent. Plus qu'un simple récit sur la maladie, le deuil et la crainte de perdre un proche, Quelques minutes après minuit est une quête initiatique, un hymne à l'amour, un roman d'apprentissage aux aspects de conte qui nous percute et nous enchante autant qu'il nous effraie. 
« On n'écrit pas sa vie avec des mots. On l'écrit avec des actes. Ce que tu penses n'est pas important. C'est ce que tu fais qui compte. »
Avec le roman de Patrick Ness, une certitude : petits comme adultes, on en prend à la fois plein les yeux grâce aux sublimes illustrations de Jim Kay, mais aussi plein l'esprit grâce à la magnifique plume de l'auteur et finalement, également grâce aux sujets, plein les idées.




mercredi 9 novembre 2016

[Livre] Repose-toi sur moi de Serge Joncour

Flammarion - 17 août 2016
432 pages

Aurore est styliste et mère de famille. Ludovic est un ancien agriculteur reconverti dans le recouvrement de dettes. Ils partagent la cour de leur immeuble parisien et se rencontrent car des corbeaux s'y sont installés. Leurs divergences pour régler ce problème les mènent à l'affrontement mais ils finissent par apprendre à se connaître.
(Source : Flammarion)

15/20

La promesse d'une belle romance contemporaine, comme le laisse suggérer le résumé, est bien au rendez-vous avec ce nouveau roman de Serge Joncour. Mais le roman est également une critique parfois acerbe de la société d'aujourd'hui. Le mélange, parfois habile, nous révèle avant tout des histoires de vies qu'il est touchant ou intriguant de découvrir, portée par le ton toujours très juste de l'auteur.

Le roman s'ouvre sur la présentation de deux personnages totalement différents. Ludovic est un campagnard un peu bourru et renfermé depuis la mort de sa femme, tandis qu'en parallèle, Aurore est une jeune mère de famille, mariée, styliste et urbaine jusqu'au bout des ongles. Les deux vivent dans des immeubles face à face, séparés par une cours d'immeuble. 
La pauvreté côté cour, les bobos côté rue. Et cette cour, au milieu, comme un pont entre deux univers. 
La rencontre entre ces deux êtres que tout oppose se fait avec tellement de simplicité et d'évidence que j'ai été fascinée par la facilité de l'auteur à nous présenter les prémices de cette romance qui n'avait rien d'attendue. Je parle d'évidence car c'est le sentiment qui m'a tout de suite frappée. La façon dont Ludovic et Aurore se heurtent l'un à l'autre semble être une des choses les plus naturelles au monde. Tout les oppose, pourtant, tout les rassemble aussi, et surtout ce besoin et ce désir qui les animent mutuellement. Cette envie d'être ensemble qui les lie très vite est très belle à lire, garde une légèreté parfois nécessaire dans le tumulte de la vie qui les agite.
« Elle lui saisit le visage avec une force stupéfiante encore une fois, il se laissa engloutir dans ce baiser, cette femme maintenant était un vertige qui le submergeait, qui le dépassait, elle venait de dehors, son manteau, sa peau, son visage, étaient frais, son haleine aussi, elle ne voulait surtout pas prendre le risque de s'attarder, il lui attrapa le visage pour répondre à son baiser, il voulait l'empêcher de repartir, la confondre de désir, l'étourdir en l'enlaçant, mais elle se détacha, elle recula en le regardant dans les yeux. »
Passée leur rencontre et les débuts de leur amour naissant, on se retrouve plongé dans les difficultés de leur vie et les questionnements vis-à-vis de leur famille ou métiers. Il est parfois touchant ou révoltant de voir les deux personnages se confronter aux injustices de la vie. Je me suis souvent sentie révoltée face aux difficultés d'Aurore à gérer son entreprise, bouffée par les magouilles de son associé, ou encore par la contrariété de Ludovic, qui a du mal à assumer le métier peu valorisant qu'il pratique (l'homme est recouvreur de dettes...) Serge Joncour parvient à livrer un panorama très complet de cette société contemporaine qui bat de l'aile, brusquant les hommes, rabaissant les femmes, oubliant les grand-mères dans l'inconfort de leur petit appartement plein de courant d'air. Dans le fond, rien n'est rose, pourtant, la présence de cet amour inopportun garde toujours un rayon de lumière projeté sur les difficultés qui secouent les personnages.
« Sa résistance, on la décide à tout instant, à tout moment on résout de se laisser envahir ou pas par l'angoisse, de se laisser submerger par une préoccupation à laquelle on accorde trop de place. Etre fort, c'est ne pas prendre la mesure du danger, le sous-évaluer, consciemment, tandis qu'être faible, c'est le surestimer, mais l'autre soir, il s'était fait très peur. »
Repose-toi sur moi est un roman plein de spontanéité et de malice porté par une écriture travaillée et qui nous plonge au cœur d'un petit microcosme pourtant bien révélateur de la société contemporaine d'aujourd'hui. Si je n'ai pas totalement été convaincue par la fin du roman, j'ai su me plonger avec plaisir, être touchée, amusée ou révoltée dans cette histoire pleine d'amour, d'apparences, de sensibilité et surtout, d'un réalisme flagrant qu'il est fascinant de contempler. Tous les ingrédients qui expliquent sans doute pourquoi, cette année et pour ce roman, l'auteur a gagné le Prix Interalliés !





[Livre] Tape de Steven Camden

Fleurus - 9 septembre 2016
336 pages
Sortie originale : 30 janvier 2014
Titre Vo : Tape

2013. Ameliah, 13 ans, s’installe chez sa grand-mère après avoir subitement perdu ses parents dans un accident de voiture. Là, elle découvre une cassette dans un des cartons remplis d'affaires de sa mère. L’enregistrement révèle une voix de garçon – une voix qu’elle n’entend pas bien, mais qui semble s’adresser à elle. 
1993. Ryan, 13 ans, enregistre son journal sur une vieille cassette. Il évoque la mort de sa mère et son amour pour une fille qu’il vient de rencontrer et qui ignore son existence. 
Ameliah et Ryan sont liés par autre chose qu’une simple cassette. Voici leur histoire.
(Source : Fleurus)

14/20


Tape avait déjà attiré mon attention, bien avant que je puisse le lire. Je ne sais pas s'il s'agissait de sa couverture jaune poussin avec son dessin vintage ou bien des quatre petites lettres de son titre, aussi succin qu'intriguant. Bref, le livre me plaisait, et l'évocation d'un mystérieux secret au centre de son histoire n'a fait que me donner plus envie de le découvrir !

Tape est un roman à deux voix qui nous entraîne dans les vies de deux protagonistes, deux jeunes adolescents éloignés de vingt ans d'écart dans le temps : Ryan vit en 1993 tandis qu'Ameliah vit en 2013. On se plonge peu à peu dans leur univers respectif (qui ne sont pas si éloignés que ça), dans leur adolescence et toutes les petites choses qui vont avec de l'amitié, aux premiers amours en passant par la famille. Et par le deuil. Si les deux adolescents sont des jeunes comme les autres, ils se retrouvent tous les deux confronter à la perte d'êtres chers, une facette du roman exploitée avec sensibilité.
« - Je suis Ameliah. Des grésillements s'échappent à nouveau des haut-parleurs. - Sérieusement ? - Ouais. - C'était le nom de ma mère. Ameliah se penche en avant avec un sourire. - Je sais. »
J'ai beaucoup aimé plonger dans l'adolescence d'Ameliah et Ryan, les observer se reconstruire après le deuil, comparer leur époque et leur caractère à la fois très différent et très semblable. L'écriture très simple du livre permet de se plonger avec facilité dans l'histoire, j'émets juste un petit bémol sur les dialogues que j'ai trouvé parfois un peu trop enfantins, ça manquait de naturel, sonnait un peu faux. Et j'ai adoré la numérotation des pages, comme une cassette en train d'être écoutée, avec le ruban qui s'enroule d'un côté et se déroule de l'autre.
« Elle lève les yeux vers lui. Elle revoit maman assise au bord de son lit, en train de lui dire que les gens se trouvent forcément les uns les autres. Que les parties les plus infimes de tous les êtres vivants sont faites de particules qui sont soit attirées soit repoussées les unes par les autres. »
Si j'ai su apprécié l'histoire tout en simplicité de Ryan et Ameliah, j'avoue par contre cependant avoir un peu été déçue par cette fameuse histoire de cassette et de magnétophone. Je m'attendais vraiment à quelque chose d'extraordinaire, à la limite du fantastique ou de la SF. J'aurais souhaité que ce soit réellement utilisé pour en faire un sujet central du livre plus qu'un simple ingrédient que l'on voit apparaître trop brièvement. J'ai aimé les utilisations faites des cassettes, comme des messages à travers les années, par contre, celle faite du magnétophone aurait mérité d'être approfondie. L'idée était très bonne !

Tape est un joli roman sur fond d'adolescence et de deuil, les deux personnages sont touchants à suivre dans toute la simplicité de leur jeunesse. Si le fameux secret promis par le synopsis est un peu décevant, on passe tout de même un sympathique moment de lecture. Merci à Babelio et aux éditions Fleurus pour cette découverte !