mercredi 9 novembre 2016

[Livre] Repose-toi sur moi de Serge Joncour

Flammarion - 17 août 2016
432 pages

Aurore est styliste et mère de famille. Ludovic est un ancien agriculteur reconverti dans le recouvrement de dettes. Ils partagent la cour de leur immeuble parisien et se rencontrent car des corbeaux s'y sont installés. Leurs divergences pour régler ce problème les mènent à l'affrontement mais ils finissent par apprendre à se connaître.
(Source : Flammarion)

15/20

La promesse d'une belle romance contemporaine, comme le laisse suggérer le résumé, est bien au rendez-vous avec ce nouveau roman de Serge Joncour. Mais le roman est également une critique parfois acerbe de la société d'aujourd'hui. Le mélange, parfois habile, nous révèle avant tout des histoires de vies qu'il est touchant ou intriguant de découvrir, portée par le ton toujours très juste de l'auteur.

Le roman s'ouvre sur la présentation de deux personnages totalement différents. Ludovic est un campagnard un peu bourru et renfermé depuis la mort de sa femme, tandis qu'en parallèle, Aurore est une jeune mère de famille, mariée, styliste et urbaine jusqu'au bout des ongles. Les deux vivent dans des immeubles face à face, séparés par une cours d'immeuble. 
La pauvreté côté cour, les bobos côté rue. Et cette cour, au milieu, comme un pont entre deux univers. 
La rencontre entre ces deux êtres que tout oppose se fait avec tellement de simplicité et d'évidence que j'ai été fascinée par la facilité de l'auteur à nous présenter les prémices de cette romance qui n'avait rien d'attendue. Je parle d'évidence car c'est le sentiment qui m'a tout de suite frappée. La façon dont Ludovic et Aurore se heurtent l'un à l'autre semble être une des choses les plus naturelles au monde. Tout les oppose, pourtant, tout les rassemble aussi, et surtout ce besoin et ce désir qui les animent mutuellement. Cette envie d'être ensemble qui les lie très vite est très belle à lire, garde une légèreté parfois nécessaire dans le tumulte de la vie qui les agite.
« Elle lui saisit le visage avec une force stupéfiante encore une fois, il se laissa engloutir dans ce baiser, cette femme maintenant était un vertige qui le submergeait, qui le dépassait, elle venait de dehors, son manteau, sa peau, son visage, étaient frais, son haleine aussi, elle ne voulait surtout pas prendre le risque de s'attarder, il lui attrapa le visage pour répondre à son baiser, il voulait l'empêcher de repartir, la confondre de désir, l'étourdir en l'enlaçant, mais elle se détacha, elle recula en le regardant dans les yeux. »
Passée leur rencontre et les débuts de leur amour naissant, on se retrouve plongé dans les difficultés de leur vie et les questionnements vis-à-vis de leur famille ou métiers. Il est parfois touchant ou révoltant de voir les deux personnages se confronter aux injustices de la vie. Je me suis souvent sentie révoltée face aux difficultés d'Aurore à gérer son entreprise, bouffée par les magouilles de son associé, ou encore par la contrariété de Ludovic, qui a du mal à assumer le métier peu valorisant qu'il pratique (l'homme est recouvreur de dettes...) Serge Joncour parvient à livrer un panorama très complet de cette société contemporaine qui bat de l'aile, brusquant les hommes, rabaissant les femmes, oubliant les grand-mères dans l'inconfort de leur petit appartement plein de courant d'air. Dans le fond, rien n'est rose, pourtant, la présence de cet amour inopportun garde toujours un rayon de lumière projeté sur les difficultés qui secouent les personnages.
« Sa résistance, on la décide à tout instant, à tout moment on résout de se laisser envahir ou pas par l'angoisse, de se laisser submerger par une préoccupation à laquelle on accorde trop de place. Etre fort, c'est ne pas prendre la mesure du danger, le sous-évaluer, consciemment, tandis qu'être faible, c'est le surestimer, mais l'autre soir, il s'était fait très peur. »
Repose-toi sur moi est un roman plein de spontanéité et de malice porté par une écriture travaillée et qui nous plonge au cœur d'un petit microcosme pourtant bien révélateur de la société contemporaine d'aujourd'hui. Si je n'ai pas totalement été convaincue par la fin du roman, j'ai su me plonger avec plaisir, être touchée, amusée ou révoltée dans cette histoire pleine d'amour, d'apparences, de sensibilité et surtout, d'un réalisme flagrant qu'il est fascinant de contempler. Tous les ingrédients qui expliquent sans doute pourquoi, cette année et pour ce roman, l'auteur a gagné le Prix Interalliés !





[Livre] Tape de Steven Camden

Fleurus - 9 septembre 2016
336 pages
Sortie originale : 30 janvier 2014
Titre Vo : Tape

2013. Ameliah, 13 ans, s’installe chez sa grand-mère après avoir subitement perdu ses parents dans un accident de voiture. Là, elle découvre une cassette dans un des cartons remplis d'affaires de sa mère. L’enregistrement révèle une voix de garçon – une voix qu’elle n’entend pas bien, mais qui semble s’adresser à elle. 
1993. Ryan, 13 ans, enregistre son journal sur une vieille cassette. Il évoque la mort de sa mère et son amour pour une fille qu’il vient de rencontrer et qui ignore son existence. 
Ameliah et Ryan sont liés par autre chose qu’une simple cassette. Voici leur histoire.
(Source : Fleurus)

14/20


Tape avait déjà attiré mon attention, bien avant que je puisse le lire. Je ne sais pas s'il s'agissait de sa couverture jaune poussin avec son dessin vintage ou bien des quatre petites lettres de son titre, aussi succin qu'intriguant. Bref, le livre me plaisait, et l'évocation d'un mystérieux secret au centre de son histoire n'a fait que me donner plus envie de le découvrir !

Tape est un roman à deux voix qui nous entraîne dans les vies de deux protagonistes, deux jeunes adolescents éloignés de vingt ans d'écart dans le temps : Ryan vit en 1993 tandis qu'Ameliah vit en 2013. On se plonge peu à peu dans leur univers respectif (qui ne sont pas si éloignés que ça), dans leur adolescence et toutes les petites choses qui vont avec de l'amitié, aux premiers amours en passant par la famille. Et par le deuil. Si les deux adolescents sont des jeunes comme les autres, ils se retrouvent tous les deux confronter à la perte d'êtres chers, une facette du roman exploitée avec sensibilité.
« - Je suis Ameliah. Des grésillements s'échappent à nouveau des haut-parleurs. - Sérieusement ? - Ouais. - C'était le nom de ma mère. Ameliah se penche en avant avec un sourire. - Je sais. »
J'ai beaucoup aimé plonger dans l'adolescence d'Ameliah et Ryan, les observer se reconstruire après le deuil, comparer leur époque et leur caractère à la fois très différent et très semblable. L'écriture très simple du livre permet de se plonger avec facilité dans l'histoire, j'émets juste un petit bémol sur les dialogues que j'ai trouvé parfois un peu trop enfantins, ça manquait de naturel, sonnait un peu faux. Et j'ai adoré la numérotation des pages, comme une cassette en train d'être écoutée, avec le ruban qui s'enroule d'un côté et se déroule de l'autre.
« Elle lève les yeux vers lui. Elle revoit maman assise au bord de son lit, en train de lui dire que les gens se trouvent forcément les uns les autres. Que les parties les plus infimes de tous les êtres vivants sont faites de particules qui sont soit attirées soit repoussées les unes par les autres. »
Si j'ai su apprécié l'histoire tout en simplicité de Ryan et Ameliah, j'avoue par contre cependant avoir un peu été déçue par cette fameuse histoire de cassette et de magnétophone. Je m'attendais vraiment à quelque chose d'extraordinaire, à la limite du fantastique ou de la SF. J'aurais souhaité que ce soit réellement utilisé pour en faire un sujet central du livre plus qu'un simple ingrédient que l'on voit apparaître trop brièvement. J'ai aimé les utilisations faites des cassettes, comme des messages à travers les années, par contre, celle faite du magnétophone aurait mérité d'être approfondie. L'idée était très bonne !

Tape est un joli roman sur fond d'adolescence et de deuil, les deux personnages sont touchants à suivre dans toute la simplicité de leur jeunesse. Si le fameux secret promis par le synopsis est un peu décevant, on passe tout de même un sympathique moment de lecture. Merci à Babelio et aux éditions Fleurus pour cette découverte !




jeudi 27 octobre 2016

[Livre] Harry Potter et l'Enfaut maudit de Jack Thorne et John Tiffany

Gallimard Jeunesse - 14 octobre 2016
352 pages
Sortie originale : 31 juillet 2016
Titre Vo : Harry Potter and the Cursed Child


Nous retrouverons Harry, Hermione, Ron et les autres héros à l’âge adulte, tels que nous les avons quittés à l’épilogue de Harry Potter et les Reliques de la Mort, qui se situe dix-neuf ans après le dénouement du combat de Harry contre Voldemort et les forces du Mal. L’enfant maudit est Albus Severus, le cadet des trois enfants de Harry et Ginny Potter. Être Harry Potter n’a jamais été facile et ne l’est pas davantage depuis qu’il est un employé surmené du ministère de la Magie, marié et père de trois enfants. Tandis que Harry se débat avec un passé qui refuse de le laisser en paix, son plus jeune fils, Albus Severus, doit lutter avec le poids d’un héritage familial dont il n’a jamais voulu. Le destin vient fusionner passé et présent. Père et fils se retrouvent face à une dure vérité : parfois, les ténèbres surviennent des endroits les plus inattendus.
(Source : Gallimard Jeunesse)


8/20

À la base, j'avais décidé que je ne m'attarderais pas sur cette suite, pour deux raisons : à cause du tapage fait autour de la pièce de théâtre et aussi à cause de ma déception vis-à-vis de J. K. Rowling, qui a laissé pondre une suite à une histoire qui, d'après ce qu'elle avait dit, ne devait pas en avoir. 
J'ai finalement quand même lu L'Enfant maudit, après avoir entendu une critique dessus qui révélait des points de l'intrigue, lesquels m'avaient fait bondir par leur improbabilité. Je me devais de vérifier ça ! 

Je ne vais pas être tendre, mais pour moi, ce livre est tout simplement une hérésie au monde d'Harry Potter tel qu'on le trouve dans les romans de J. K. Rowling. 
L'intrigue ne tient nullement la route, ça remet totalement en cause une partie du fondement même de l'histoire des romans en utilisant un ingrédient extrêmement mal exploité : le voyage dans le temps. J. K. Rowling avait su manier cet élément avec brio dans Le prisonnier d'Azkaban. Ici, c'est un carnage. 
« Scorpis : Il est temps que remonter le temps devienne une chose du passé.Albus : Tu es assez fier de cette formule, non ?Scorpius : J'y ai travaillé toute la journée. »
L'écriture est bourrée de traits d'humour grossiers et de répliques enfantines et mal tournées. Si certains personnages sont des enfants (Albus et Scorpius par exemple), notre trio d'amis préférés est adulte depuis longtemps, pourtant, leurs échanges sont dignes de ceux qu'on pourrait avoir dans une cour de lycée... Je vous assure, voir le Professeur McGonagald, d'habitude si forte, si austère, parler comme une vielle femme enfant, ça a de quoi faire froid dans le dos ! 

J'ai vraiment eu beaucoup de mal à me faire à cette écriture très surfaite et rendue incroyablement simpliste par le fait qu'il s'agisse d'une transcription d'une pièce de théâtre. La pièce en elle-même, jouée sur scène, est peut-être très bien (si on ne s'attarde pas sur le scénario complètement tiré par les cheveux, encore une fois). Mais sur papier, j'ai trouvé ça horrible. Le format de la pièce de théâtre ne fonctionne tout simplement pas avec l'univers d'Harry Potter. On perd les descriptions, les petits détails plein de magie et loufoques si plaisant au monde des sorciers de J. K. Rowling. 
« Harry : J'en ai assez que tu me rendes responsable de tous tes malheurs. Au moins, toi, tu as un père. Moi, je n'en ai pas eu. D'accord ? Albus : Et tu trouves que c'est de la malchance ? Eh bien, moi pas. »
Moi qui connaîs sur le bout des doigts les sept romans pour les avoir lu de nombreuses fois chacun (et toujours avec plaisirs), je n'ai pas du tout réussi à me plonger dans l'univers de cette pièce, ma lecture s'en est retrouvée atrocement plate, sans une once de magie. 

Alors, j'avoue avoir trouvé un minuscule petit point positif dans la réinsertion de quelques personnages (ce qui ont lu l'histoire me comprendront), mais pour le reste, cette pièce de théâtre ressemble bien trop à une fan-fiction qui dénature la série de romans plus qu'elle ne la complète. Un livre complètement dispensable dont je vais vite oublier la lecture. 



jeudi 13 octobre 2016

[Livre] La salle d'attente de Tsou Yung-Shang

Piranha - 1 Septembre 2016
192 pages
Date de sortie originale : Janvier 2013
Titre Vo : Denghou Shi

Dans la salle d'attente d'une administration, un homme patiente. Plus qu'un visa, ce sont des réponses au sens de sa vie qu'il espère... Xu Mingzhang a rencontré son épouse à l’université de Taipei. Leurs amis ont bien du mal à comprendre ce qui les unit : c’est une étudiante ambitieuse et très en vue, alors que lui est réservé, toujours plongé dans ses livres. Il la suit pourtant en Allemagne où il s’enferme peu à peu dans un monde intérieur fait de lectures et de silences. Jusqu’au jour où elle lui annonce qu’elle le quitte. Désormais installé seul à Berlin, il attend qu’une fonctionnaire décide ou non de prolonger son visa et surtout, de trouver un sens à sa vie, loin de son île natale.
(Source : Piranha)


14/20


La salle d'attente s'ouvre de la même façon dont elle se termine : avec simplicité. Dans ce premier roman de l'auteur Taïwanaise Tsou Yung-Shan, je me suis à nouveau heurtée avec plaisir à cette écriture pleine de langueur avec un côté très simpliste, très épuré, que je retrouve (et adore) énormément dans la littérature asiatique.

C’est comme écouter une mélodie neutre mais ponctuée de notes poétiques qui lui donnent un charme froid mais interpellant et dont la beauté se révèle progressivement. J’ai beaucoup aimé voir Xu Migzhang parler de la façon dont il se sent, de sa relation passée avec sa femme, de cette étrange sentiment d’humidité qui enrobe les choses autour de lui, de son appartement à son cœur, ou bien sa façon de parler des arbres, de l’eau, de l’air. Pas de fioritures, juste des pensées brèves et succinctes attrapées au vol.
« 7h30. Il est assis dans la salle d'attente du bureau du ministère des Affaires étrangères, la tête baissée. Il n'a pas lu, pas regardé autour de lui pour passer le temps. Parfois, des gens, à côté de lui, discutent dans des langues différentes ; le plus souvent, il ne comprend pas. Parfois, du couloir, lui parviennent des bruits de conversations en chinois. Avant, il aurait levé la tête, à présent il n'y fait même plus attention. »
Pour peu qu’on accepte de se poser un instant (impossible de lire le roman ailleurs que chez moi au calme, c’est une histoire qu’on doit prendre le temps de découvrir), on se retrouve emporté dans la lassitude et la monotonie de ces personnages étrangers ou allemands (l'histoire se déroulant en Allemagne), qui gravitent autour du thème de l’immigration. Le ton des différents récits est loin d'être édulcoré, l'atmosphère globale du roman est très grise, l'écriture n'a pourtant rien de lourde, on se laisse porter par le fil des différentes histoires (qui s'entrecroisent ça et là) sans s'enliser une seule seconde dans cette espèce de lassitude et de tristesse qui gravitent autour des personnages.
« Quand sa femme lui avait annoncé qu'elle voulait le quitter, il n'avait rien dit, il s'était plongé dans le roman qu'il tenait à la main, il avait évité de la regarder en face, elle avait attendu, attendu de voir s'il allait enfin se décider à dire quelque chose, mais il n'avait rien dit, il donnait l'impression d'accepter cela facilement, mais ils savaient tous deux que c'était de sa part une attitude de refus. »
Concernant l'immigration, la façon dont le thème est abordé est très juste. Les questions identitaires sur ce qui définie un homme à propos de ses racines, de l’endroit d’où il vient et vers l’endroit où il atterri, des barrières culturelles et linguistiques sont amenées avec finesse. Même si le sujet n’est pas totalement approfondi car on reste dans un constat rendu très subjectif par les points de vues des personnages, il est très appréciable d'avoir un regard surtout porté sur le ressenti et non sur le côté froid, clinique et administratif de l’immigration. 

Pas de chiffres ici, juste de l'humain ! C'est ce qui fait de La salle d'attente un livre si intéressant à découvrir. Et malgré la lourdeur apparente du ton du récit, il est facile de se laisser emporter par tous ces personnages dont les histoires de vie nous renvoient peut-être, à un moment où l'autre, à ce que nous aurions été, à ce que nous pourrions, un jour, être.



samedi 24 septembre 2016

[Livre] Chanson douce de Leïla Slimani

Gallimard - Août 2016
240 pages
Date de sortie originale : 18 août 2016

Lorsque Myriam, mère de deux jeunes enfants, décide malgré les réticences de son mari de reprendre son activité au sein d'un cabinet d'avocats, le couple se met à la recherche d'une nounou. Après un casting sévère, ils engagent Louise, qui conquiert très vite l'affection des enfants et occupe progressivement une place centrale dans le foyer. Peu à peu le piège de la dépendance mutuelle va se refermer, jusqu'au drame. A travers la description précise du jeune couple et celle du personnage fascinant et mystérieux de la nounou, c'est notre époque qui se révèle, avec sa conception de l'amour et de l'éducation, des rapports de domination et d'argent, des préjugés de classe ou de culture. Le style sec et tranchant de Leïla Slimani, où percent des éclats de poésie ténébreuse, instaure dès les premières pages un suspense envoûtant.
(Source : Gallimard)

16/20

Il n'est pas nécessaire d'aller plus loin que les toutes premières lignes de Chanson douce pour comprendre que Leïla Slimani vient de glisser entre nos mains un roman qui sera sans concession. L'histoire s'ouvre en effet sur la mort brutale de deux jeunes enfants, assassinés par leur nourrice, laquelle étant dans le coma après avoir tenté, ensuite, de se suicider. On se retrouve donc dès  les premières pages face à un fait tragique, mais également face à l'incompréhension vis-à-vis de cet événement : la coupable ne pouvant expliquer son geste. Il ne reste donc plus qu'à remonter plusieurs mois en arrière pour comprendre comment un telle chose à bien pu arriver.

Passé le premier chapitre servant d'introduction à l'histoire, le roman se découpe en plusieurs chapitres suivant tour à tour les personnages gravitant (de près ou de loin) autour du tragique événement à venir. De Myriam, la mère, à Paul, le père, en passant évidemment par Louise la nourrice elle-même ou  par des témoins plus éloignés comme une voisine, l'histoire reconstitue peu à peu le cheminement des personnages ayant amenés à la tragédie finale.
« La mère était en état de choc. C’est ce qu’ont dit les pompiers, ce qu’ont répété les policiers, ce qu’ont écrit les journalistes. En entrant dans la chambre où gisaient ses enfants, elle a poussé un cri, un cri des profondeurs, un hurlement de louve. Les murs en ont tremblé. La nuit s’est abattue sur cette journée de mai. »
On suit avec un certain malaise la façon dont Louise devient de plus en plus présente et indispensable au couple de parents, la façon dont elle s’immisce dans leur petit microcosme familiale. En parallèle, on se sent aussi gêné par la réaction des parents, souvent à double tranchant, qui adorent Louise autant qu'elle les dérange et qui ne savent jamais vraiment trop comment s'y prendre avec celle-ci. La plume de Leïla Slimani nous entraîne très facilement dans cette spirale un peu malsaine qui finit par devenir totalement perturbante, surtout pour le lecteur qui sait qu'elle issue est à prévoir et qui ne peut que constater l'aveuglement des parents et la montée de la folie chez Louise.
«  On lui a toujours dit que les enfants n'étaient qu'un bonheur éphémère, une vision furtive, une impatience. Une éternelle métamorphose. Des visages ronds qui s'imprègnent de gravité sans qu'on s'en soit rendu compte. Alors toutes es fois qu'elle en a l'occasion, c'est derrière l'écran de son iPhone qu'elle regarde ses enfants qui sont, pour elle, le plus beau paysage du monde. »
S'il est vrai que le roman m'a d'abord attiré pour son histoire (à cause de cette curiosité un peu malsaine qui donne envie d'aller mettre son nez au cœur d'un fait divers aussi horrible), j'ai poursuivi ma lecture (et ai adoré la poursuivre) pour l'écriture de l'auteur qui se positionne de façon toujours très juste. Bien sûr, il est difficile de douter de la culpabilité de Louise, pourtant, elle n'est jamais vraiment présentée comme un monstre, on se prend même souvent de pitié à son égard (à défaut d'empathie). Le rythme de l'histoire est également très agréable à suivre grâce à l'écriture concise de l'auteur qui sait clairement où mener ses lecteurs.

De cette histoire sous forme de thriller qui se présente plus comme une tragédie que comme le procès d'un drame, je retiendrais surtout cette impression à double tranchant, celle d'être percutée tout en essayant, en parallèle de comprendre comment la société peut créer des situations si dramatiques. La mélodie de cette chanson douce aux consonances venimeuses me restera en tout cas longtemps dans la tête.




dimanche 11 septembre 2016

[Film] Juste la fin du monde de Xavier Dolan

Franco-canadien - 1h35
Date de sortie française : 21 septembre 2016
Avec : Vincent Cassel, Marion Cotillard, Gaspard Ulliel

Après douze ans d'absence, un écrivain retourne dans son village natal pour annoncer à sa famille sa mort prochaine. Ce sont les retrouvailles avec le cercle familial où l'on se dit l'amour que l'on se porte à travers les éternelles querelles, et où l'on dit malgré nous les rancoeurs qui parlent au nom du doute et de la solitude. 
(Source : Allociné)


17/20

Les lumières s'éteignent, le film débute. Scène d'introduction : le ton est immédiatement donné, nous voilà embarqué dans cette entrée en matière qui intrigue, fascine déjà et rappelle aux gens, s'ils l'avaient oublié, pourquoi Xavier Dolan est un grand réalisateur.


Les minutes défilent et décidément, il n'y a pas de doute : on est bien devant un film de Xavier Dolan. Des cadrages et plans rapprochés sur les mains ou les visages de ses personnages, en passant par ces détails chargés de sens et captés par la caméra au détour de rien ou encore par le jeu des regards, des silence et l'utilisation de la musique si propre au réalisateur... On assiste à ce que le jeune québécois sait faire de mieux.


On se retrouve pris au piège dans ce huis-clos familial qui n'est jamais vraiment situé, ni dans le temps, ni dans l'espace. Prenant pour scène principale une maison de famille ou des habitacles de voitures le temps d'un trajet,  l'atmosphère du film, à l'image de sa quasi unité de lieu, finit par étouffer. L'attente de l'annonce de la mort prochaine du protagoniste pèse sur les épaules de celui-ci de la même façon dont elle pèse sur les épaules du spectateur. On s'enlise dans cette atmosphère lourde et caniculaire sur laquelle on sent tout le poids de la mort, de l'absence, des regrets et de l'incompréhension qui flotte entre les personnages.
Le ton est cynique, semble parfois détaché lorsque apparaissent les interludes musicales sous forme de souvenirs, de flash-back qui ouvrent des parenthèses dans lesquelles reprendre son souffle. Le temps d'un instant seulement car la gravité de la situation reprend vite le dessus. Xavier Dolan joue habilement avec cette atmosphère changeante, électrique, qui rend les personnages à fleur de peau et captive les spectateurs autant qu'elle les dérange.  


Dérangeant car il est parfois très gênant de voir cette famille se livrer, s'ouvrir à nous, de se faire voyeur de ce microcosme familiale déjà craquelé et, sûrement, au bord de l'implosion. Pour incarner les membres de ce groupe un peu casse-gueule qui se noie dans la rancœur, dans les non-dits et l'incompréhension, on retrouve un casting composé d'acteurs totalement français pour une fois et pas n'importe quels acteurs. Vincent Cassel, Marion Cotillard, Gaspard Ulliel, Nathalie Baye et Léa Seydoux... qu'on les apprécie ou non, il faut reconnaître que chacun est excellent dans son rôle et dans la névrose de son personnage.


Avec ce huis-clos court mais dense adapté de la pièce de théâtre du même nom de Jean-Luc Lagarce, Xavier Dolan nous offre un nouveau tour de force. On passe du rire à la consternation, on baigne dans la nostalgie et le malaise. Avec son atmosphère extrêmement bien maîtrisée et son casting impressionnant, on retrouve les ingrédients qui font des films de Xavier Dolan des tableaux profonds, captivants et habilement travaillés.





mercredi 31 août 2016

[Film] Ma vie de Courgette de Claude Barras

1h06 - Franco-suisse
Année : 2016
Date de sortie française : 19 octobre 2016
Avec les voix de : Gaspard Schlatter, Sixtine Murat, Paulin Jaccoud

Courgette n’a rien d’un légume, c’est un vaillant petit garçon. Il croit qu’il est seul au monde quand il perd sa mère. Mais c’est sans compter sur les rencontres qu’il va faire dans sa nouvelle vie au foyer pour enfants. Simon, Ahmed, Jujube, Alice et Béatrice : ils ont tous leurs histoires et elles sont aussi dures qu’ils sont tendres. Et puis il y a cette fille, Camille. Quand on a 10 ans, avoir une bande de copains, tomber amoureux, il y en a des choses à découvrir et à apprendre. Et pourquoi pas même, être heureux. 
(Source : Allociné)

16/20

Le Stop motion a la côte ces derniers temps, c'est un procédé qu'on retrouve de plus en plus souvent en animation, qui s'adapte à toutes les sauces (de la comédie au drame en passant par la jeunesse) et qui me plaît de plus en plus pour la diversité des styles et mises en scène qu'il permet. C'est donc très enthousiaste que, jeudi dernier, je suis allée faire la connaissance de Courgette et de son réalisateur Claude Barras...


Adapté du roman Autobiographie d'une Courgette de Gilles Paris, Ma vie de Courgette raconte l'histoire touchante d'un jeune garçon tout juste orphelin qui découvre la vie en foyer, l'amitié et ses premiers émois. On se retrouve immédiatement plongé dans l'univers de ce petit garçon à la bouille ronde, au drôle de surnom et aux cheveux bleus qui évolue dans un univers très édulcoré au premier abords, mais en qui n'est en réalité pas tout rose.

Si les sujets du film sont parfois durs (la perte d'un proche, la vie de ces enfants qui se retrouvent avec des cellule familiales éclatées), le film ne tombe jamais dans le drame complet, c'est avant tout un film pour enfants, il y a un côté très enfantin qui émeut et fait rire (les petits comme les grands), et un chouette message à faire passer sur la nécessité de s'entraider et sur l'idée que tout peut finir par s'arranger. J'ai souvent rigolé devant les réactions et manies de ce petit groupe d'enfants, et j'avoue même avoir été au bord des larmes à la fin (la très belle reprise de Sophie Hunger du Vent nous portera y étant sans doute pour quelque chose)...


Ma vie de Courgette est un film drôle et touchant, plein de bêtises d'enfants, de bonnes intentions et de petits personnages hauts-en-couleurs. Récompensé du Cristal du long métrage au Festival international du film d'animation d'Annecy cette année, Ma vie de Courgette a également fait fureur au Festival du Film Francophone d'Angoulême. Pour preuve, il est le premier film d'animation à se voir attribuer la plus haute récompense de l’événement : le Valois de diamant. Un joli parcours pour le long métrage qui s'annonce déjà être le film qui représentera la Suisse aux prochains Oscars. Courgette est peut-être bien parti pour faire rire et émouvoir les gens encore longtemps !



dimanche 28 août 2016

[Film] Un petit boulot de Pascal Chaumeil

1h37 - Français
Année : 2016
Date de sortie française : 31 août 2016

Avec : Romain Duris, Michel Blanc, Alice Belaïdi

Jacques habite une petite ville dont tous les habitants ont été mis sur la paille suite à un licenciement boursier. L'usine a fermé, sa copine est partie et les dettes s’accumulent. Alors quand le bookmaker mafieux du coin, lui propose de tuer sa femme, Jacques accepte volontiers... 
(Source : Allociné)

15/20

L'Arnacoeur étant une des comédies françaises que j'ai le plus appréciée ces dernières années, la perspective de retrouver Pascal Chaumeil aux commandes d'un nouveau film avec Romain Duris était plus qu'alléchante. Et le résultat est nettement à la hauteur de mes attentes !

Avec sa mise en scène dynamique, sans temps-morts, qui enchaînent les situations comiques, les répliques cinglantes et les traits d'esprits, le film invite le spectateur à se laisser porter par le rythme du récit sans voir le temps passer. L'histoire (écrite par Michel Blanc et adapté du roman du même nom de Iain Levison) n'a rien de convenue, le ton cynique souvent employé est très drôle. On oublierait presque la veine satirique du film qui tend, dans le fond, vers la critique sociale.


Au centre de l'histoire, le duo Romain Duris et Michel Blanc, interprétant respectivement un employé d'usine au chômage et le boss de la mafia locale décidant de lui confier le meurtre de sa femme, est excellent ! Roman Duris est toujours très bon dans ce genre de rôle un peu décalé et nonchalant. Accompagnés d'Alice Belaïdi (qui apporte une touche romantique très plaisante), de Gustave Kervern  ou encore d'Alex Lutz, le casting se retrouve également servi par une bande de seconds rôles tout à fait au niveau de la cocasserie et du mordant de Pascal Chaumeil.


S'il est tout de même triste de sortir d'un tel film en réalisant qu'il sera le dernier de Pascal Chaumeil et qu'on ne verra plus la folie et le dynamisme de sa mise en scène sur grand écran, on peut au moins reconnaître au réalisateur d'avoir réussi à nous proposer des comédies de qualité jusqu'au bout. De quoi profiter d'autant plus de cette ultime réalisation !



[Livre] Riquet à la Houppe d'Amélie Nothomb

Albin Michel - Août 2016
198 pages
Date de sortie originale : 17 août 2016

« L’art a une tendance naturelle à privilégier l’extraordinaire. »
Amélie Nothomb

15/20

Chaque année, c'est le même rituel, on garde un oeil sur les sorties littéraires d'août pour voir la tête du nouveau roman d'Amélie Nothomb. Si je dois avouer que ces dernières années, les nouvelles parutions de l'auteure ont eu tendance à me laisser de marbre, cette fois-ci, la surprise est au rendez-vous !
« Les gens ne sont pas indifférents à l’extrême beauté : ils la détestent très consciemment. Le très laid suscite parfois un peu de compassion ; le très beau irrite sans pitié. La clef du succès réside dans la vague joliesse qui ne dérange personne. »
Riquet à la houppe, comme son titre le laisse entendre, est la réécriture d'un conte (de Charles Perrault pour être précise). Si l'auteure a déjà utilisé ce procédé (notamment avec Barbe-Bleue), on la retrouve ici avec un nouveau roman dans la veine de ses premières histoires et qu'est-ce qu'il est plaisant de retrouver la Amélie Nothomb de ses débuts !

J'ai adoré suivre la naissance et l'évolution de ses deux personnages principaux, Trémière et Déodat, découvrir la drôle de mythologie qui semble se tisser autour de leur vie tout en gardant un pied dans l'air moderne d'aujourd'hui. Amélie Nothomb est toujours très forte pour donner un côté intemporel à ses histoires en les situant cependant dans le monde actuel. 
« Certaines personnes avaient pitié de la toute petite fille qui vivait seule dans cette ruine avec une sorcière. Elles devaient pourtant admettre qu’elle semblait heureuse et en bonne santé. "L’enfance est un miracle", pensait-on. "On peut partager le quotidien d’une vieille folle et s’en accommoder." »
L'auteure, qui nous a déjà prouvé mainte et mainte fois qu'elle maîtrise l'art du discours, utilise ici le procédé plus discrètement. On ne se perd pas dans de longs échanges entre les personnages. Les discours sont plus souvent intérieurs, les points de vue internes, ce qui laisse place à un récit plus prenant. On retrouve cependant toujours le ton incisif de l'auteur dans ses différentes analyses sur la nature de l'humain, et ici sur la question de la beauté, de l'art, de l'intelligence. Mais plutôt que de nous présenter ses analyses dans de longues dissertations qui plombent le rythme et enlisent dans la lecture, elles servent ici le récit et sont habilement disséminées dans celui-ci. La lecture est donc très agréable : on retrouve ce qu'on adore chez l'auteur, son style et son ton si particulier, mêlés à une histoire prenante pour laquelle on se prend vraiment d'intérêt.
« Pour qui aime, découvrir que l’aimée porte un prénom admirable équivaut à un adoubement. »
Construit comme une drôle d'oxymore disproportionnée, on prend plaisir à se plonger dans ce de conte à la fois cynique et poétique où la beauté côtoie la laideur, où l'absurde se mêle au pragmatique. Un bon nouveau roman dans la lignée des premiers roman d'Amélie Nothomb.






jeudi 25 août 2016

[Livre] Albert sur la banquette arrière d'Homer Hickman

Mosaic - Juin 2016
416 pages
Date de sortie originale : 24 septembre 2015
Titre Vo : Carrying Albert Home

C’est l’histoire d’un couple où l’un aime et l’autre pas. C’est l’histoire de Homer, honnête mineur de Virginie, d’Elsie, sa jeune épouse aux rêves déçus, et d’Albert. Mais qui est donc Albert ? Un alligator. Un cadeau de mariage qu’Elsie a reçu du grand amour de sa vie quand elle s’est résignée à épouser Homer. Une petite bête facétieuse et un peu cruelle, qui s’interpose sans cesse entre elle et son mari. Que fait Albert sur la banquette arrière ? On le ramène chez lui. Exaspéré par les tours féroces que lui joue l’alligator, Homer pose un ultimatum à Elsie : c’est Albert ou lui… Ainsi commence une expédition à trois vers la Floride, pour ramener Albert chez lui. Une aventure pleine de rebondissements, de rencontres…
(Source : Mosaic)

14/20

Albert sur la banquette arrière est un déluge d'aventures et de péripéties toutes plus rocambolesques les unes que les autres. Il leur en arrive des choses à nos deux protagonistes (trois en comptant Albert l'alligator, quatre en comptant le coq).
« Ensemble, ils vécurent une grande aventure, sur la route du Sud, sous des cieux que je me représentais illuminés par le soleil doré du peintre et la lune argentée du poète. »

Ce road trip fantasque sur fond d'Amérique des années 30, période de la Grande Dépression, n'a en effet rien de singulier. On embarque très vite dans ce drôle de récit mêlant fiction et réalité. L'histoire est fractionnée en différentes étapes, chacune correspondant à une nouvelle aventure pour les personnages. Si le découpage permet d'avoir l'impression de suivre un énorme carnet de voyage (le narrateur, qui est aussi l'auteur en personne, intervient entre chaque partie pour expliquer d'où il tient telle ou telle histoire du voyage de ses parents), on finit cependant par se lasser un peu sur la fin. Les différentes péripéties ont beau avoir comme fil rouge commun le voyage pour ramener Albert l’alligator de la Virginie-Occidentale à chez lui à Orlando, l'avalanche de personnages, catastrophes, quiproquos, hasards et rencontres qui se mettent sur le chemin des protagonistes devient un peu redondante, une fois les deux cent premières pages passées. C'est ce que je reproche le plus au roman : cet excès d’événements qui arrivent à tout moment et a fini par plus me lasser que constamment m'amuser. Ça rend parfois la fantaisie plus monotone que délurée.
«  Ainsi va le destin ! Il nous emmène dans des directions étranges qui nous en apprennent non seulement sur la vie, mais aussi sur son but véritable. »

À côté de ça, on ne peut enlever à Homer Hickman ni son don pour l'utilisation du cocasse, ni son imagination. J'ai beaucoup aimé l'idée d'offrir aux lecteurs un hommage si personnel et en même temps fantasmé sur ses parents. On se plaît à penser que la plupart des faits racontés puissent être vrais. Le ton de l'histoire garde également toujours un fond très tendre qui rend les personnages attachants. Si le passif d'Homer m'a parfois un peu ennuyée et que l'air buté d'Elsie agace par instant, on se sent concerné par leur drôle de couple. Et puis, que dire d'Albert ! C'est peut-être le personnage que j'ai le plus apprécié finalement. J'ai adoré la façon dont l'alligator est traité comme une personne à part entière, ainsi que son caractère.
« Une rumeur commença à se répandre, selon laquelle Homer était malade, peut-être gravement. Les gens évoquèrent longuement son cas devant l'épicerie du village et le diagnostic semblait sans appel : la maladie d' Homer s'appelait "Elsie". Cette fille étrange - quoique charmante- était bien du genre à détruire un homme en exigeant de lui davantage que ce qu'il pouvait offrir. »

Si ce genre de grand récit mêlant humour et voyage ne fait désormais plus tout à fait partie de mes lectures aux histoires inédites (après Le vieux qui ne voulait pas fêter son anniversaire de Jonas Jonasson ou La petite fille qui avait avalé un nuage grand comme la tour Eiffel de Romain Puértolas), j'ai apprécié la plume de l'auteur qui, malgré un récit parfois trop dense en aventures, reste toujours légère. Une lecture agréable pour l'été et pour s'évader un peu de sa monotonie quotidienne, à condition de réussir à rester bien accroché à l'histoire et à ses 400 pages qui semblent parfois un peu longues !




jeudi 18 août 2016

[Livre] Quand la nuit devient le jour de Sophie Jomain

Pygmalion - Avril 2016
224 pages
Date de sortie originale : 27 avril 2016


« On m'a demandé un jour de définir ma douleur. Je sais dire ce que je ressens lorsque je m'enfonce une épine dans le pied, décrire l'échauffement d'une brûlure, parler des noeuds dans mon estomac quand j ai trop mangé, de l'élancement lancinant d'une carie, mais je suis incapable d'expliquer ce qui me ronge de l intérieur et qui me fait mal au-delà de toute souffrance que je connais déjà. La dépression. Ma faiblesse. Le combat que je mène contre moi-même est sans fin, et personne n est en mesure de m'aider. Dieu, la science, la médecine, même l'amour des miens a échoué. Ils m'ont perdue. Sans doute depuis le début. J'ai vingt-neuf ans, je m appelle Camille, je suis franco-belge, et je vais mourir dans trois mois. Le 6 avril 2016. Par euthanasie volontaire assistée. »
(Source : Pygmalion)


14/20


Il existe des romans dont on comprend dès les premières pages que la lecture va être soit éprouvante, soit dérangeante. Avec Quand la nuit devient le jour, Sophie Jomain se lance dans un récit très sensible sur un sujet qui l'est tout autant : celui de l'euthanasie.
« Chaque personne devrait avoir le droit de mourir dignement. Quel que soit le mal dont elle souffre, invisible ou pas. »
Et pas n'importe quelle euthanasie ! L'euthanasie légale utilisée en solution à un mal-être et à une dépression incurables. Au premier abord, c'est un cas extrême qui m'a énormément choquée. Je ne savais tout simplement pas qu'il était légal dans certains pays (la Belgique dans l'histoire) de se faire euthanasier dans ce cas de figure. Comprenez bien, Camille est une jeune femme de 29 ans, saine d'esprit et physiquement en pleine santé. La douleur de Camille, celle qui la tue a petit feu et qui rend son existence invivable est psychologique. La jeune femme décide de mettre fin à ses jours à cause de ce mal-être. Et il existe donc des pays dans lesquels, si une armée de docteurs reconnait que ce mal-être est incurable, on vous donne le droit d'en finir à l'aide d'un processus médicalement assisté.
« Les maladies incurables sont généralement visibles à la longue, mais la mienne est sournoise. Elle se cache et donne l'illusion de ne pas exister. Elle est pourtant bien là, chaque jour, chaque nuit. Elle court dans mes veines comme un poison et insuffle à mes poumons un air irrespirable. »
Passé l'étape de l'interpellation face à cette révélation, on tente peu à peu de comprendre les raisons de Camille. Et la jeune femme nous les explique toutes en détails en début de roman. Elle nous relate sa descente en enfer, l'impossibilité pour elle de guérir et sa décision. Pourtant, et c'est là que Sophie Jomain est très bonne à mon sens, l'histoire prend rarement un tournant mélodramatique. On ne tombe jamais dans le pathos. La situation est triste évidemment, mais toujours abordée avec dignité. Parfois, le récit prend même un aspect presque trop analytique de la situation.
Cette façon d'écrire - que j'ai apprécié - et d'aborder le sujet de l'histoire permet à Sophie Jomain de présenter un roman qui ne penche jamais d'un côté ou l'autre de la balance : il n'est jamais fait l'apologie de l'euthanasie ou, au contraire, celle-ci n'est jamais jugée, condamnée. Dans le roman, il s'agit avant tout de choix, de vécus personnels et de dignité humaine.
« Une femme dotée d'un courage et d'une détermination exceptionnels, répète-t-il, mais cette obstination, Dieu que je l'admire et la hais. »
Quand la nuit devient le jour est un roman sur lequel donner son ressenti n'est pas chose aisée. Il est difficile de rester de marbre face au sujet qu'il aborde, de ne pas se sentir à la fois touché, révolté, de comprendre les choix de la protagoniste ou de les refuser catégoriquement. Il faut faire un très gros effort d'empathie pour réussir à se mettre dans la tête et dans la peau de Camille, pour ne pas condamner sa décision et, d'une certaine façon, l'accepter à défaut de la comprendre. Sophie Jomain réussit le pari de mettre en lumière un sujet très délicat et de le maîtriser pour en faire un roman qui interpelle, marque, reste à l'esprit et surprend même dans les tous derniers chapitres. On ressent dans l'implication de l'auteur derrière chacune de ses phrases que cette histoire lui tenait beaucoup à cœur. 






mercredi 17 août 2016

[Livre] En attendant Bojangles d'Olivier Bourdeaut

Finitude - Janvier 2016
160 pages
Date de parution originale : 7 janvier 2016

Sous le regard émerveillé de leur fils, ils dansent sur «Mr. Bojangles» de Nina Simone. Leur amour est magique, vertigineux, une fête perpétuelle. Chez eux, il n’y a de place que pour le plaisir, la fantaisie et les amis. Celle qui donne le ton, qui mène le bal, c’est la mère, feu follet imprévisible et extravagant. C’est elle qui a adopté le quatrième membre de la famille, Mademoiselle Superfétatoire, un grand oiseau exotique qui déambule dans l’appartement. C’est elle qui n’a de cesse de les entraîner dans un tourbillon de poésie et de chimères. Un jour, pourtant, elle va trop loin. Et père et fils feront tout pour éviter l’inéluctable, pour que la fête continue, coûte que coûte. L’amour fou n’a jamais si bien porté son nom.
(Source : Finitude)

16/20

En attendant Bojangles est une ode à la vie, à la joie, au non-commun. C'est une histoire qui s'incarne dans une excentricité, l'excentricité d'une famille vue à travers les yeux d'un petit garçon pour qui cette originalité qui fait son univers est des plus banales.
« Son comportement extravagant avait rempli tout ma vie, il était venu se nicher dans chaque recoin, il occupait tout le cadran de l'horloge, y dévorant chaque instant. Cette folie, je l'avais accueillie les bras ouverts, puis je les avais refermés pour la serrer fort et m'en imprégner, mais je craignais qu'une telle folie douce ne soit pas éternelle. Pour elle, le réel n'existait pas. »
On se laisse porter dans ce trio familial, dans leurs habitudes, leurs manies. Tout est cocasse dans leur façon de vivre. De leur liberté à partir en vacances quand ils le souhaitent, à Mademoiselle Superfétatoire, la grue de Namibie qui vit avec eux et adore la lecture, en passant par la mère qui change de prénom tous les matins. Et au milieu de tout ça ? Un enfant : le narrateur.

Olivier Bourdeaut nous propose un récit d'enfance entrecoupé d'extraits d'une sorte de journal intime écrit par le père de celui-ci. On suit les prémices et la construction de cette drôle de famille en parallèle de sa routine quotidienne qui n'a rien pourtant strictement rien de routinière !
« Le temps d'un cocktail, d'une danse, une femme folle et chapeautée d'ailes, m'avait rendu fou d'elle en m'invitant à partager sa démence. »
Les émotions se mélangent, s'alternent tout au long du récit. On est amusé par le drôle de trio (de quatuor, en comptant Mademoiselle !) tout en étant touché par la tournure dramatique que peut parfois prendre la vie. Le ton d'Olivier Bourdeaut semble toujours juste, à la fois naïf, tendre et pourtant, emprunt d'une certaine gravité qui transparaît de plus en plus à mesure que l'histoire progresse.
« Puis, lorsque le dernier quartier ensoleillé disparaissait derrière le sommet de la montagne, Bojangles retentissait, porté dans l'atmosphère par la voix douce et chaude de Nina Simone. C'était tellement beau que tout le monde se taisait pour regarder Maman pleurer. »
Avec ses 160 pages, En attendant Bojangles est un court roman marquant, une petite perle d'originalité pleine de névrose et d'amour qui se dévore le temps d'une valse, comme une grande bouffée de fraîcheur.




mardi 16 août 2016

[Livre] POLICE d'Hugo Boris

Grasset - Août 2016
198 pages
Date de parution originale : 24 août 2016

 Ils sont gardiens de la paix. Des flics en tenue, ceux que l’on croise tous les jours et dont on ne parle jamais, hommes et femmes invisibles sous l’uniforme. Un soir d’été caniculaire, Virginie, Érik et Aristide font équipe pour une mission inhabituelle : reconduire un étranger à la frontière. Mais Virginie, en pleine tempête personnelle, comprend que ce retour au pays est synonyme de mort. Au côté de leur passager tétanisé, toutes les certitudes explosent. Jusqu’à la confrontation finale, sur les pistes de Roissy-Charles-de-Gaulle, où ces quatre vies s’apprêtent à basculer. En quelques heures d’un huis clos tendu à l’extrême se déploie le suspense des plus grandes tragédies. Comment être soi, chaque jour, à chaque instant, dans le monde tel qu’il va ?
(Source : Grasset)


14/20

POLICE est là mise sous-tension de trois collègues, de trois policiers, qui se retrouvent, un soir, chargés de la mission d'escorter un réfugié à l'aéroport Charles de Gaulle dans le but de son expulsion du pays.
Si le sujet traité par Hugo Boris est évidemment d'actualité – souvent exposé du point de vue des victimes et donc de l'horreur de la chose -, il est ici pointé du doigt dans un huis-clos finement mené et surtout, très humain.
« Par terre, son gilet pare-balles tient tout seul, donne l'illusion qu'elle a arraché sa cage thoracique pour la poser là un instant. Elle s'est voûtée sous son poids au cours de la journée. Elle redresse la tête, son visage est le même dans le miroir du lavabo. Il ne trahit pas sa pensée, celle d'être une femme qui avorte demain. »

Les trois policiers ne sont pas présentés comme des bourreaux sans cœur, on apprend furtivement à connaître des fragments de leur vie, de leur passé, de leurs sentiments intérieurs aussi. Des images qui laissent transparaître beaucoup d'humanité (et de failles), tout autant que dans leur façon d'aborder leur mission nocturne et de se heurter à la réalité quant à l'expulsion de certains réfugiés.
« Le sang sur son treillis n'est pas le sien. Elle est intervenue sur une bagarre plus tôt dans la journée , se sera salie à cette occasion. Elle est seule dans le vestiaire, debout à côté du lavabo , jambes nues sur le carrelage, à fouiller parmi les pantalons de son casier. Elle en passe un premier qui lui arrive à mi-ventre. Elle sait que le poids du ceinturon, de l'arme, du chargeur, des menottes et de la matraque fera redescendre le treillis au niveau des hanches. »

La reconduite à la frontière du réfugié reste le sujet central du livre, mais la façon dont il est traité – en toile de fond parfois - laisse l'esprit de Virginie, la policière qui fait le plus office de personnage principale, se disperser vers des sujets personnels tels la maternité, l'adultère, la difficulté d'être une femme dans un monde d'hommes. Cette façon constante de s'éloigner du sujet du roman pour y revenir m'a énormément plu, on a réellement l'impression de se retrouver plongé dans l'esprit en pleine introspection de quelqu'un se retrouvant tiraillé par ses choix, ses valeurs et cogite sur les décisions à prendre, qu'elles soient immédiates ou non.

Avec ce huis-clos qui ne dure que le temps de quelques heures, d'une voiture de police à un aéroport, Hugo Boris prend le parti-pris de traiter le sujet des réfugiés d'un point de vue assez différent de celui que l'on peut avoir d'ordinaire. Ici, le réfugié ne participe pas réellement au cheminement internet de l'histoire, il n'est que la cause, la cassure dans la vie des trois policiers, celle qui les amène à remettre en question leur vie et leur métier. Ce point de vue ciblé sur la Police est un parti-pris qui aurait pu paraître risqué si l'auteur ne l'avait pas abordé avec autant de finesse, de normalité et d'humanité. Un très bon roman sur le sujet qui, comme le laisse suggéré la typographie du titre du livre sur la couverture, nous permet, le temps d'un instant, de passer de l'autre côté du miroir, de l'autre côté de l'uniforme.